Berlin se met au numérique

Boudée par les grandes entreprises après la Réunification, la capitale est devenue en quelques années le troisième hub tech d’Europe. Une effervescence très visible qui pose la question d’une éventuelle bulle. Et change l’âme de la ville qui s’apprête à voter le 24 septembre prochain pour élire ses nouveaux députés.

Quitte à s’installer en Europe, Luiza Braulio aurait pu développer son entreprise en France. En 2014, cette Brésilienne en début de trentaine a passé un an à Rennes, à l’Agrocampus Ouest, dans le cadre de ses études d’ingénieure agro-alimentaire. Mais après une rencontre marquante, lors d’un festival de musique, avec un « gourou » de la scène tech berlinoise et plusieurs voyages dans la capitale allemande, c’est là-bas qu’elle a choisi de planter sa start-up. Cacao Brasilis produit et distribue sur Internet des pralines aux saveurs tropicales. « J’ai senti que Berlin accueille vraiment les étrangers », confie-t-elle, à peine revenue d’un séjour Bello Horizonte. La jeune ingénieure a facilement obtenu un visa de six mois et trouvé une chambre sur un site de colocation.

L’histoire de Luiza illustre bien le dynamisme nouveau de la capitale allemande, naguère terrain de jeux pour artistes fauchés et parfois désoeuvrés, aujourd’hui véritable aimant pour entrepreneurs ambitieux aux poches rebondies, venus du monde entier. En quelques années, la ville « pauvre mais sexy », selon les mots de son ancien maire Klaus Wowereit, s’est propulsée aux premiers rangs mondiaux des hubs tech, derrière Londres, Paris, San Francisco ou Tel Aviv. « Il y a un côté American dream où tout est possible, explique Olivia Czetwertynski, fondatrice de Becomewide, une société de conseil en communication pour jeunes pousses. Si tu as une bonne idée, peu importe que tu aies les cheveux longs et sois tatoué, tu peux lever 200.000 euros », ajoute cette Belge venue en 2016 de Barcelone.

« Ici, les espaces de coworking poussent comme les champignons après la pluie », raconte pour sa part Edita Lobaciute, une Lituanienne qui a travaillé à Copenhague avant de venir à Berlin. De fait, WeWork, la chaîne américaine, s’apprête à inaugurer son troisième espace de travail partagé, sur le fameux Ku’damm, boulevard commerçant de l’ouest de la ville. Le groupe israélien Mindspace a ouvert ses premiers bureaux de coworking en avril 2016 dans la prestigieuse Friedrichstrasse, là même où Luiza Braulio a posé ses valises. En septembre, il doit ouvrir un deuxième site de 5.000 mètres carrés dans le centre et prévoit d’en ouvrir un troisième à la fin de l’année dans le quartier naguère branché mais aujourd’hui sérieusement embourgeoisé de Kreuzberg.
Le gouvernement régional du Land de Berlin évoque des effectifs de 70.000 personnes dans le numérique. Plus rigoureuse, une étude publiée l’année dernière par le cabinet de conseil IFSE chiffre à seulement 13.200 les employés des start-ups, dont le nombre s’éléverait à 620. C’est tout de même deux fois plus qu’en 2012. Et ce chiffrage n’inclut pas les sociétés de plus de cinq ans d’existence, dont le spécialiste de vente de la mode en ligne Zalando, qui emploie à lui seul plus de 5.700 personnes à Berlin. On mesure très bien, à l’oeil nu, la prolifération des toutes jeunes entreprises dans d’anciennes boutiques désormais peuplées de post-ados programmeurs coiffés de casque audio et hyperconcentrés sur leur double écran.
Curieuse success-story que celle de Berlin. Après la chute du mur, en 1989, la ville, encore parcourue de profondes cicatrices, comptait bien sur le retour des grands groupes industriels qui l’avaient délaissée après la Deuxième guerre mondiale. Mais ses espoirs ne se sont pas concrétisés. Les Konzerne se sentaient bien à Francfort, Düsseldorf ou Munich. Ils regardaient de haut cette ancienne capitale excentrée, mal équipée, mal connectée au reste de l’Europe. Pendant les premières années de la Réunification, Berlin s’est donc transformée en « immense terrain d’aventures pour adultes », se souvient Ansgar Oberholz, qui étudiait alors à la Freie Universität. « Les gens squattaient les immeubles, des bars illégaux poussaient partout », raconte-t-il au Café Sankt Oberholz, le lieu culte qu’il a créé sur la Rosenthaler Platz en 2005, au milieu de jeunes gens penchés sur leur laptop. Là sont nées les premières start-ups berlinoises.

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