L’année 2025 restera dans les mémoires comme un tournant radical pour l’industrie des médias numériques. Pendant plus d’une décennie, Google a joué le rôle de pourvoyeur principal d’audience pour les sites d’actualités et les éditeurs en ligne. Mais les chiffres publiés au début de l’année 2026 par le prestigieux Reuters Institute for the Study of Journalism dressent un constat implacable : entre novembre 2024 et novembre 2025, le trafic généré par Google vers les sites d’éditeurs a plongé de 33 % à l’échelle mondiale. 🌍
Cette érosion spectaculaire n’est pas le fruit du hasard. Elle s’explique avant tout par l’intégration massive des résumés générés par intelligence artificielle directement dans les pages de résultats du moteur de recherche. Pour les professionnels du secteur, il ne s’agit plus d’une simple fluctuation passagère, mais d’un véritable changement de paradigme qui bouleverse les fondamentaux de l’économie numérique.
Une dégringolade mondiale sans précédent
Les données compilées par Chartbeat, qui surveille l’activité de plus de 2 500 sites d’éditeurs à travers le monde, ne laissent aucune place au doute. Le rapport Journalism and Technology Trends and Predictions 2026 révèle que cette tendance baissière, amorcée depuis mai 2023, s’est considérablement accélérée au cours des douze derniers mois. Depuis mai 2023, les referrals issus de la recherche Google ont reculé de 21 % globalement, tandis que l’ensemble des sources de trafic externes a fondu de 24 %.
Mais c’est aux États-Unis que la situation atteint des proportions alarmantes. Sur le marché américain, les referrals provenant de la recherche organique Google ont chuté de 38 % en seulement un an. Google Discover, ce flux de contenus personnalisés intégré à l’application mobile de Google et au système d’exploitation Android, n’échappe pas à l’hécatombe avec une baisse de 29 % outre-Atlantique et de 21 % à l’échelle mondiale.
Les contenus utilitaires en première ligne
Le rapport établit un lien de causalité direct entre cette érosion du trafic et le déploiement des fameux AI Overviews de Google. Ces résumés générés par intelligence artificielle, qui trônent désormais en tête des résultats de recherche depuis 2024, répondent directement aux questions des internautes sans nécessiter de clic vers un site externe.
Les éditeurs spécialisés dans les contenus lifestyle et utilitaires paient le prix fort de cette évolution. Météo, programmes TV, horoscopes, recettes de cuisine, guides pratiques… tous ces contenus que l’IA peut synthétiser en quelques secondes voient leur audience s’évaporer. Pourquoi cliquer sur un site quand la réponse s’affiche instantanément sur Google ? 🔥
Des prévisions qui glacent le sang
L’enquête menée auprès de 280 dirigeants de médias issus de 51 pays entre novembre et décembre 2025 révèle un pessimisme grandissant au sein de l’industrie. Ces responsables anticipent en moyenne une diminution de 43 % de leur trafic search au cours des trois prochaines années. Encore plus inquiétant : environ un cinquième des personnes interrogées prévoit une perte dépassant 75 % de leur trafic actuel.
Face à ces perspectives apocalyptiques, la majorité des éditeurs ont déjà pris une décision radicale. Ils prévoient de réduire leurs efforts sur l’optimisation pour la recherche Google traditionnelle en 2026. Lorsqu’on leur demande s’ils comptent y investir plus ou moins d’énergie, le score net atteint -25, traduisant un désengagement massif.
Cette tendance marque la fin d’une époque où le SEO traditionnel constituait l’alpha et l’oméga de la stratégie digitale des médias. Désormais, les cartes sont rebattues et chacun cherche sa voie dans un écosystème profondément transformé par l’IA.
Les moteurs IA peinent à prendre le relais
On pourrait imaginer que les nouveaux acteurs comme ChatGPT et Perplexity viennent combler le vide laissé par Google. Dans les faits, leur contribution au trafic des éditeurs reste microscopique. ChatGPT, malgré sa croissance fulgurante depuis juillet 2024, ne génère que 0,02 % du trafic référent total. Perplexity fait encore pire avec 0,002 %.
Paradoxalement, cette quasi-absence de résultats n’empêche pas les éditeurs d’anticiper l’avenir. La plupart prévoient d’investir davantage dans leur distribution sur les plateformes d’IA en 2026, avec un score net très positif de 61. Cette apparente contradiction s’explique aisément : personne ne veut manquer le prochain virage technologique, même si le retour sur investissement tarde à se matérialiser. ✨
Les réseaux sociaux n’offrent pas de bouée de sauvetage
Du côté des réseaux sociaux, le tableau n’est guère plus réjouissant. Le trafic issu de ces plateformes affiche une stabilité globale, voire une légère progression, mais avec des disparités géographiques marquées.
X (anciennement Twitter) enregistre une croissance de 15 % du trafic référent à l’échelle mondiale en novembre, tandis que Facebook progresse de 9 %. Ces chiffres semblent encourageants, surtout aux États-Unis où les hausses atteignent respectivement 29 % et 23 %. Mais en Europe, X recule de 22 % sur un an, confirmant son déclin inexorable sur le Vieux Continent.
Facebook et X perdent du terrain
Malgré le retour de Facebook vers les contenus d’actualité et politiques en janvier 2025, après plusieurs années d’évitement délibéré de ces sujets sensibles, le trafic référent depuis cette plateforme reste inférieur de 43 % à son niveau de mai 2023. X subit un sort encore plus cruel avec une baisse de 46 % sur la même période à l’échelle mondiale.
Les éditeurs ont tiré les conclusions qui s’imposent. Ils prévoient majoritairement de réduire leurs efforts sur Facebook et X en 2026, avec des scores nets respectifs de -23 et -52. Ces plateformes, autrefois considérées comme des alliées stratégiques, sont désormais perçues comme des investissements à rendement décroissant.
YouTube devient le nouveau saint Graal
Face à l’érosion du trafic search et au déclin des réseaux sociaux traditionnels, une plateforme tire son épingle du jeu : YouTube. Le score net d’intention d’investissement sur cette plateforme grimpe à 74 en 2026, contre 52 l’année précédente. C’est désormais la priorité numéro un des éditeurs en matière de distribution de contenu.
Cette réorientation stratégique ne se limite pas à un simple déplacement de budget publicitaire. Elle s’accompagne d’une transformation profonde des contenus et des méthodes de travail. Selon le rapport, 76 % des dirigeants de médias prévoient d’encourager leurs équipes à adopter des comportements de créateurs, tandis que la moitié envisage de nouer des partenariats avec des créateurs pour améliorer la distribution de leurs contenus.
Une mutation éditoriale en profondeur
Pour s’adapter à ce nouvel écosystème, les éditeurs repensent entièrement leurs priorités éditoriales. Les enquêtes originales et les reportages de terrain arrivent désormais en tête des contenus jugés stratégiques, suivis par l’analyse contextuelle approfondie et la construction de communautés engagées.
À l’inverse, le journalisme de service, l’actualité générale sans angle spécifique et les contenus evergreen (intemporels) sont désormais considérés comme moins prioritaires. Cette évolution marque un point de bascule historique : les éditeurs cherchent à se différencier par des contenus à forte valeur ajoutée que l’IA ne peut pas facilement reproduire ou synthétiser.
Les contenus à privilégier selon les éditeurs :
- Enquêtes approfondies nécessitant un travail d’investigation sur le terrain
- Analyses expertes apportant un éclairage unique et contextualisé
- Reportages immersifs avec une vraie touche humaine et narrative
- Contenus vidéo adaptés aux plateformes comme YouTube
- Formats interactifs favorisant l’engagement des communautés
Les modèles économiques en pleine recomposition
Sur le plan financier, les abonnements et les adhésions demeurent la priorité principale pour 76 % des éditeurs commerciaux interrogés, devant la publicité display (68 %) et le native advertising (64 %). Les événements occupent la quatrième position avec 54 % des intentions d’investissement.
Concernant les accords de licence avec les plateformes d’IA, plus des deux tiers des répondants (69 %) estiment qu’ils généreront au moins quelques revenus pour leur entreprise dans les trois prochaines années. Mais la plupart les considèrent comme une source de revenus mineure. Un cinquième des personnes interrogées n’attend même aucun revenu de ces accords, reflétant un certain scepticisme quant à la capacité des géants de la tech à rémunérer équitablement les producteurs de contenu.
Une confiance en berne
Le climat général reste profondément pessimiste dans l’industrie des médias. La confiance des dirigeants dans l’avenir du journalisme continue de s’éroder : 60 % se déclaraient confiants en 2022, contre 41 % en 2025 et seulement 38 % début 2026.
Le rapport attribue cette morosité ambiante à plusieurs facteurs convergents : l’adoption massive de l’IA et ses conséquences sur la visibilité, le sentiment que les médias traditionnels perdent le contact avec certains segments de la société, et les attaques récurrentes de certains responsables politiques contre le journalisme pour limiter l’examen critique de leurs actions.
Comme le souligne avec lucidité Nic Newman, auteur du rapport : « Les éditeurs font face à une nouvelle concurrence des moteurs de recherche IA et des navigateurs de nouvelle génération capables de résumer et remixer les contenus de manière très utile pour les audiences. Mais les plateformes technologiques ne détiennent pas toutes les cartes. L’information fiable, l’analyse experte et les points de vue restent importants pour les individus comme pour la société, particulièrement en période d’incertitude. Les grandes histoires et la touche humaine seront difficiles à répliquer pour l’IA. »
faq : vos questions sur la chute du trafic google
Pourquoi le trafic Google des éditeurs chute-t-il autant en 2025 ?
La principale raison est l’intégration des AI Overviews de Google, ces résumés générés par intelligence artificielle qui répondent directement aux questions des internautes sans nécessiter de clic vers un site externe. Les contenus utilitaires (météo, programmes TV, guides pratiques) sont particulièrement touchés car l’IA peut les synthétiser instantanément.
Quelles sont les alternatives pour les éditeurs face à cette situation ?
Les éditeurs se réorientent massivement vers YouTube et privilégient les enquêtes originales, les reportages de terrain et les analyses approfondies. L’objectif est de produire des contenus à forte valeur ajoutée que l’IA ne peut pas facilement reproduire. Parallèlement, ils misent sur les abonnements plutôt que sur le trafic publicitaire.
Les nouveaux moteurs IA comme ChatGPT peuvent-ils compenser la perte de trafic Google ?
Pour l’instant, non. ChatGPT ne génère que 0,02 % du trafic référent total et Perplexity encore moins (0,002 %). Malgré ces chiffres dérisoires, les éditeurs investissent dans ces plateformes par anticipation, espérant ne pas manquer le prochain virage technologique.
Quel avenir pour le journalisme dans ce nouveau contexte ?
Les professionnels restent globalement pessimistes, avec seulement 38 % de confiance début 2026. Toutefois, les contenus nécessitant une expertise humaine, une investigation de terrain et une touche narrative resteront difficiles à reproduire pour l’IA. Le journalisme de qualité conserve donc sa raison d’être, mais son modèle économique doit se réinventer.



